Extraits - Une affaire (extra) ordinaire

"Ce matin-là, l’aventure me tomba dessus sans prévenir.

Ça sonne bien, non ?

Sauf que ce n’est absolument pas ce qui s’est passé.

 

Ce qui s’est vraiment passé, le voilà : ce soir-là, j’étais dans mon bureau, comme tous les jours depuis bien trop longtemps. J’attendais des clients qui ne venaient pas, et je trompais mon ennui en parcourant les journaux. Ça ne me passionnait pas plus que ça, mais quitte à perdre son temps, autant en profiter pour se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde et se cultiver un peu. Mais il était près de dix-neuf heures, et j’arrivais au bout de ma provision de culture. Donc, après avoir épuisé Le Monde, Libération et l’Equipe, je feuilletais maintenant Charlie Hebdo, quand la sonnette retentit. Une sonnette qui retentit, lorsque l’on attend des clients, c’est une bonne chose. Je me levai d’un bond, cachai Charlie Hebdo sous Le Monde, dissimulai les deux tasses de café sales qui encombraient mon bureau derrière un classeur et allai ouvrir la porte.

Oui, j’ouvre moi-même, ça fait longtemps que je n’ai plus les moyens de me payer une secrétaire. C’est regrettable, surtout lorsque je repense à la charmante jeune fille court vêtue que j’ai cru un temps pouvoir entretenir…

Bref, j’ouvris la porte, et me trouvai devant un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’air sévère.

 

– Sven Hardel ? me demande-t-il.

J’acquiesce.

– Détective privé ?

Je confirme.

– J’ai un problème à vous soumettre.

Je m’efface, il entre, pénètre dans mon bureau et s’assoit sans enlever son manteau.

 

Bon, à sa décharge, ce n’est pas un comportement particulièrement inhabituel chez mes clients. Je crois qu’ils sont, d’une manière générale, un peu mal à l’aise d’avoir affaire à un détective privé. Beaucoup de gens, avant de se retrouver face à face avec un vrai détective privé, croient que c’est une profession qui n’existe que dans les films. Du coup, quand ils arrivent dans mon bureau, ils ont l’impression de faire partie d’une mauvaise série B. Je ne leur en veux pas.

J’ai souvent moi-même l’impression de faire partie d’une mauvaise série B."

Une affaire (extra) ordinaire, p.7

 

"Un mini van, moteur tournant, arrêté au milieu de la chaussée. Deux hommes patibulaires qui se dirigent vers une jeune fille pétrifiée.

Les deux costauds arrivent au niveau de la jeune fille, qui n’a toujours pas bougé, et qui tient toujours son portable à la main, vaguement pointé contre l’un des types comme si c’était une arme.

Le premier lui attrape le poignet, saisit le téléphone et le glisse dans la poche de sa veste. Le deuxième lui attrape l’autre bras, le lui plie derrière le dos, la soulève comme si c’était un sac de patates et se dirige vers le mini van.

Elle hurle, ses jambes s’agitent dans le vide, quelques coups de pieds atteignent leur cible sans aucun effet apparent. Un instant après, elle est jetée à l’arrière du van et la porte est refermée sur ses cris stridents.

Le tout n’a pas duré plus de dix secondes, et je n’ai pas bougé.

D’abord, parce que j’étais épaté par le ridicule de la situation. Ensuite, parce que tout a été si vite que je n’aurais probablement même pas eu le temps de les rejoindre avant que ce soit terminé. Mais surtout, parce que j’étais seul, qu’ils étaient deux, que je n’ai pas d’arme (c’est un principe – à part un tournevis dans ma boîte à gants, qui m’a rendu un nombre de services incalculable, je ne possède pas d’arme – appelez ça comme vous voulez, un principe ou une absurdité ridicule, en tout cas je n’ai aucune envie de me trouver un jour dans une situation où je risque de me demander si je dois tuer quelqu’un) et que, pour couronner le tout, je n’ai jamais fait de karaté. Alors que les deux lourds, là, me semblaient être du genre à casser des briques du tranchant de la main.

Donc je ne bouge pas de derrière mon volant. Par contre je démarre ma voiture, sors de mon créneau et fonce sur le mini van qui est déjà en train de démarrer. Nous nous retrouvons donc face à face. Moi, dans ma 306 grise que je n’ai pas fini de rembourser, contre les méchants dans leur mini van noir, dont le rugissement du moteur suggère un nombre non négligeable de chevaux de réserve.

J’accélère.

Eux aussi."

Une affaire (extra) ordinaire, p.20

 

Tout en m’approchant de ma porte d’entrée, je sors ma clef. Puis la range.

Nul besoin de clef pour ouvrir une porte qui se résume maintenant à un grand trou entouré de quelques débris de bois. J’entre.

L’intérieur est dans le même état que la porte.

 

Dans chaque pièce, tout est soigneusement détruit. Les meubles sont réduits en charpie. Les livres sont étalés sur le sol, leur couverture arrachée. Le canapé est lacéré, les coussins ont été hachés en petits morceaux qui volettent au moindre mouvement. Le plancher a été retourné. Le papier peint, déchiqueté, pend lamentablement du mur. Le plafond a été fracassé en plusieurs endroits. La télévision et le lecteur DVD ressemblent à un amas de pièces détachées.

Dans la cuisine, c’est encore pire. La vaisselle se résume à un monceau de verre pilé. Les appareils électroménagers ont apparemment été défoncés à la masse. Les boîtes de conserve, ouvertes, sont répandues au sol, de même que le contenu de mes placards. Le pain émietté, le riz éparpillé, le café, la confiture, les cornichons au vinaigre dispersés par-dessus, la farine saupoudrant l’ensemble. L’odeur qui s’en dégage est vaguement écœurante.

Visiblement, ceux qui ont fait ça cherchaient quelque chose. La chouette ? En tout cas, ils n’ont épargné aucun endroit ou objet potentiellement assez grand pour y dissimuler un objet de douze centimètres de haut. Autant dire qu’il ne reste plus grand-chose de mon appartement. Surtout qu’après avoir épuisé les cachettes suffisamment grandes pour la chouette, ils ont également pulvérisé tout le reste. Par acquit de conscience ? Ou dans un accès de rage ?

Je passe dans le bureau. Même carnage, à une exception près : tous mes papiers ont disparu. Depuis mes remboursements de sécurité sociale jusqu’aux dossiers confidentiels de mes clients, ils ont tout emporté. Ainsi que mon ordinateur.

Que comptent-ils en faire ? Aucune idée.

Sans doute rien de bon.

Une affaire (extra) ordinaire, p.73