Extraits - Derniers murmures avant la fin

"Le monde est en train de mourir. 

Le monde est en train de mourir, et il n'y a rien que nous puissions faire. Nous avons craint les guerres, les maladies, les ouragans et les tremblements de terre, mais nous avons survécu à tout cela. Aujourd'hui, les guerres se sont achevées faute de combattants, les grands épidémies d'antan se sont éteintes, les ouragans ont disparu, la terre ne tremble plus. Cela n'empêche pas le monde de mourir.

Le monde se meurt de vieillesse.

Il reposa son crayon, pensif. Qu'ajouter d'autre ? Tout était dans ces quelques mots tracés d'une main hésitante sur le papier jauni. Quelques lignes, quelques pensées, un souvenir fugace, témoignage inutile. Puisque le monde mourait, que pouvait-on dire de plus ?"

Derniers murmures avant la fin, page 9.

 

"Elle était là. Il marcha jusqu'à elle, enjambant les corps entrecroisés, et la réveilla d'une main posée sur son épaule.

Elle sursauta en sortant du sommeil, levant un regard fragile, apeuré, vers celui qui la réveillait ainsi, ramenant les bras vers sa poitrine comme pour se défendre ou se protéger. Oui, elle avait déjà beaucoup souffert dans sa vie, songea-t-il. Et elle souffrirait encore. Comme lui, comme les autres villageois qui les entouraient, comme cet enfant à quelques pas de lui qui pleurait doucement dans son sommeil. Seuls les morts ne souffraient plus.

Dès qu'elle le reconnut, elle se détendit. Un léger sourire releva les coins de sa bouche et éclaira son regard. Elle ne dit rien, attendant qu'il parle, attendant de savoir ce qu'il faisait là, dans ce qui lui tenait lieu de chambre, au milieu de la nuit.

- Je vais te les lire, tes bouquins, prononça-t-il à voix basse.

Son sourire s'élargit.

- Comment t'appelles-tu ?

C'est vrai, il ne le lui avait pas dit. A quoi sert un nom, aux dernières heures du monde ?

- Vak.

- Merci, Vak."

Derniers murmures avant la fin, p. 26

 

"Depuis quelques jours, le terrain devenait plus vallonné. Ce n’était plus la lande plane et morne qu’ils avaient traversée d’abord, mais une succession de petites collines. Les monter était fatiguant, et souvent le souffle manquait à Vak : arrivé au sommet, il devait s’arrêter un instant pour respirer profondément et calmer les battements de son cœur qu’il sentait battre douloureusement à ses tempes, réveillant des ondes de douleur sourde. Les descendre demandait de l’attention, car les cailloux du chemin étaient traîtres, et roulaient facilement sous les pieds. Plus d’une fois, il avait failli tomber, entraîné par son propre poids, et s’était rattrapé de justesse.

Plus fatigantes que la lande, les collines apportaient au moins un peu de variété. Chacune était un objectif en soi, un petit défi, une étape sur leur chemin. C’était une amélioration sensible par rapport à la plaine désolée qui s’étendait jusqu’à l’horizon, et à la certitude que le paysage du soir serait exactement le même que celui du matin. Au moins, à travers les collines, Vak avait l’impression d’avancer.

Encore quelques pas, et il serait au sommet. Cette colline était plus grande que la précédente, elle-même plus grande que celle d’avant : n’allaient-elles pas, bientôt, se transformer en véritables montagnes ? Si c’était le cas, il faudrait qu’il parvienne à raisonner Nima. Ils ne pouvaient pas traverser de montagne, pas sans équipement approprié, pas avec l’hiver qui approchait à grands pas. Il faudrait faire demi-tour.

Il atteignit enfin le sommet de la colline, rejoignant Nima qui, comme souvent, avait marché plus vite que lui et l’attendait en regardant le paysage. Non qu’il y eut grand-chose à voir…

Vak s’arrêta brusquement. Devant lui, à ses pieds, s’étendait une ville immense, qui emplissait toute la vallée nichée au milieu de trois collines disposées en triangle. Des constructions à perte de vue, des maisons hautes de plusieurs étages, des routes rectilignes qui se coupaient à angles droits, et, de chaque côté de la rivière, d’énormes édifices sans fenêtres dont la raison d’être était perdue dans le temps.

– Est-ce que… est-ce que c’est Parvasil ? réussit-il à articuler.

– Oui.

– Mais c’est… c’est… énorme !

– C’est une ville, Vak. Pas un village, pas un lieu-dit comme ceux dans lesquels on a dormi. Une vraie ville, c’est ça."

Derniers murmures avant la fin, p.90